Haïti vue par un haïtien dérouté par son pays

Kafou lespwa: un essai de prospective

Par: Philippe Clérié

Kafou lespwa est un groupe récemment émergé de la Société Civile dont j’ai vaguement entendu parler au cours des deux dernières années, sans jamais faire la connexion avec toutes ces personnes que je connais qui en sont membres. Par chance, le nom a été mentionné dans une conversation récente ainsi que l’existence d’un site web. Je m’y suis évidemment précipité. Et sur ce site, il y avait un document: 3 Scénarios pour l’Avenir d’Haïti. J’allais enfin savoir de quoi il s’agissait1.

Dans la meilleure hypothèse, Kafou lespwa est un nouvel essai sérieux de prospective, le premier à mon sens étant incontestablement le travail réalisé par Tatiana Wah2 et la Fondation Nouvelle Haïti il y a déjà presque 20 ans. Ce travail est malheureusement resté sans suite, la FNH s’étant engloutie dans cet autre project sans suite qu’a été le fameux GNB, sans parler de l’imposture du Nouveau Contrat Social. Cette nouvelle tentative, moins technique mais plus politique, me semble pleine de promesses, mais ce n’est qu’une opinion, et de toute façon cela dépendra totalement des suites qu’on lui donnera.

L’avenir, puisque c’est de cela qu’il s’agit, est incertain. C’est sa nature. Mais incertain n’est pas la même chose qu’inconnu. On peut spéculer sur l’avenir, on peut l’imaginer. La prospective systématise la spéculation et discipline l’imagination pour mieux connaître les futurs possibles. Car il n’y a pas qu’un seul avenir, inéluctable, mais de nombreux possibles, et il y en a toujours autant que l’imagination le désire. La prospective permet de les répertorier et de mettre la société en mesure de choisir un ou plusieurs scénarios d’avenir plus désirables (selon des mesures à déterminer) à poursuivre.

Parmi ces scénarios de possibles, il y en a un plutôt spécial, c’est le futur dans lequel nous sommes, le scénario du Nous ne changeons rien.’ On le produit en prolongeant, comme une ligne droite, notre passé et notre présent. Cet avenir est résumé dans Nou mele, le premier des trois scénarios servi par Kafou lespwa.

Ce nom me paraît déjà un peu trop optimiste par rapport à ce que nous connaissons tous de ce pays, d’ailleurs très succinctement décrit dans le livret de Kafou lespwa et si on y ajoute d’autres facteurs, connus mais plus ou moins effacés, démographie, écologie, anarchie urbaine, réchauffement climatique, instabilités géopolitiques, on pourrait aussi bien le nommer catastrophe. Toujours est-il que cela représente le présent état des lieux tel que perçu par Kafou lespwa.

De là, nous passons à un scénario éminemment plausible, si seulement parce que beaucoup s’y retrouvent et que certains le souhaitent. C’est le recours à l’homme fort, d’où le nom qu’on lui donne: Kanson fè. Il s’agit là en réalité d’un avenir qui ressemble fort à une régression vers nos normes habituelles, un retour à la dictature, l’appel à un pouvoir, dit, fort; précisément le genre de régime qui nous a mené là où nous sommes.

Alternativement, le dernier scénario est à l’opposé du précédent et là maintenant, on baigne dans l’optimisme et nous sommes sans doute à la limite du rêve. Soley leve! Cette fois, la Société Civile elle-même prend les choses en main et conduit des changements profonds dans la polique, dans l’économie et dans la société. Le miracle haïtien s’est produit, c’est la victoire de la raison, le triomphe de l’unité. Haïti, enfin, se relève.

On peut maintenant, et on doit, poser une question: comment évaluer ces scénarios? Pour qu’ils soient utiles et féconds il faut bien qu’ils répondent à certains critères d’acceptabilité. Au point où nous sommes, c’est-à-dire, au début (j’espère) d’un long et sans doute difficile processus, j’en retiendrai peut-être deux. Il me semble qu’il faut quand même une cohérence entre les scénarios; et il faut quelque part une perception commune de la réalité de départ.

Cohérence

Revenons au site web de Kafou lespwa. Il y a un diaporama qui résume largement leur perception de l’état de notre société. Je reproduis les termes utilisés:

  • société fragmentée
  • politiciens incapables de dialoguer et de collaborer
  • intérêt personnel au-dessus du bien commun
  • crise de leadership
  • système économique failli

Ces caractéristiques et d’autres se retrouvent dans le scénario Nou mele. Je prétendrai que pour être cohérent, ces mêmes caractéristiques doivent se retrouver et se reconnaître sous une forme ou sous une autre dans tous les scénarios. Or il me semble que ce n’est pas le cas, comme si les conditions initiales du retour à la dictature comme du miracle haïtien sont indépendantes de l’état des lieux établi dans le premier scénario. De plus, il n’y a rien dans Nou mele qui indiquerait que les deux autres scénarios sont plausibles. Il n’y a non plus rien dans Kanson fè qui explique le passage à une dictature qui, somme toute, est présentée plus soucieuse du “bien public” que l’État actuel. Il n’y rien non plus dans Soley leve qui explique l’avènement d’un processus démocratique tout de même assez extraordinaire et improbable. Ces liens manquants me paraîssent affaiblir l’ensemble du travail. Je n’ai pas d’objections à postuler l’existence de quelqu’événement charnière mais je préfèrerais qu’il soit explicité.

Perception de la réalité

Le premier scénario colle à une perception particulière de la société haïtienne. Le Nou mele est à n’en pas pas douter notre narratif favori, l’histoire que nous nous racontons à nous-mêmes pour nous expliquer à nous-mêmes. Et pourtant, je pense qu’il y a matière à sérieuses discussions. Ce n’est pas la première fois que je le dis; ce ne sera sûrement pas la dernière. Je suis tout aussi profondément convaincu que l’effort consenti par Kafou lespwa n’aboutira nulle part s’il n’y a pas une révision de ce narratif. D’ailleurs, toute transformation implique des changements de paradigmes. Il faut faire exploser nos réflexes habituels comme autant de barrages aux transformations nécessaires.

Pour illustrer mon propos, prenons ces cinq caractéristiques citées plus haut et essayons de trouver des contre-exemples.

Société fragmentée: Est-elle si fragmentée? Je suppose qu’on peut trouver une définition de l’expression appropriée à notre situation, mais dans ce cas, il faudra faire de nos différences des divisions. Nous avons une société, comme toutes les autres, où il y a des conflits de richesses, de terres, de pouvoir, de couleur, d’héritage, de langue, de religion, de culture et j’en passe. Comme partout ailleurs. Fragmentée? Alors comme dans le reste du monde.

Politiciens incapables de dialoguer et de collaborer: Bon! Il me semble pourtant que les ‘parlements’ des temps récents se sont bien entendu pour voter leurs budgets et se partager les revenus des organismes soi-disant indépendants. Vous pensez bien que voler ensemble exige négociation et collaboration. Je citerai aussi le GNB mentionné plus haut un grand exemple d’un processus de négociation et de collaboration en vue d’une action publique.

Intérêt personnel au-dessus de l’intérêt public: Dit qui? J’ai quand même collaboré à la création du Parti Libéral avec, entre autres, un capitaliste haïtien. Il s’appelait Michaël Madsen. J’ai également milité au MIDH, avec un politicien haïtien d’une envergure peu commune. Il s’appelait Marc Bazin. Nous avons échoué, je le regrette. Mais nous avions tous le sens du bien public. Dans un autre registre, la maximisation de l’intérêt personnel n’est-elle pas l’objectif assigné par la théorie aux agents économiques?

Crise de leadership: Les gangs dans et autour de Port-au-Prince ne me paraissent pas avoir des problèmes à se trouver ou à créer des leaders. Des leaders, en plus, qui semblent capables de danser en rond autour des soit-disant autorités publiques. La Société Civile n’est pas moins prolifique. Il suffit par exemple de regarder la liste des membres de Kafou lespwa: c’est une concentration de leaders. Je citerai à nouveau le GNB en démonstration d’une forme collégiale de leadership presque jamais vu chez nous, avant ou après. Il est tout à fait possible que la ‘crise de leadership’ supposée masque la recherche d’un Sauveur, qui, évidemment, tarde à se faire connaître. Fort heureusement.

Système économique failli: Là encore il y a matière à débat et il faut reposer le problème. Je pense notamment à M. Etzer Émile3 et sa thèse qu’Haïti a choisi d’être pauvre. J’approuve cette conclusion, mais j’ai des réserves quant à la démonstration. Cependant si le paradigme est d’être pauvre, alors nous sommes un succès colossal et le système donne probablement ce qu’il peut.

J’ajouterai à mon argument un élément qui émerge des trois scénarios, et je crois, malgré les auteurs. Un élément qui par ailleurs rejoint mes propres préoccupations. Je suis frappé par la prépondérance de l’État dans les deux premiers scénarios. Sa présence y est considérable. Le dernier, en revanche, fait la part belle à la dite Société Civile et l’État est, dans le meilleur des cas, une émanation de cette société et, en tout cas, un partenaire et un délégué. J’ai compté 16 mentions du mot ‘État’ dans Nou mele, 11 dans Kanson fè et finalement, seulement 4 dans Soley leve. Il me semble que Kafou lespwa, comme moi, identifie l’État Haïtien comme un obstacle à notre développement.

Il est temps de conclure.

D’abord, j’insiste pour dire que tout projet de prospective est par nature un processus itératif. C’est-à-dire que si Kafou lespwa penserait que son travail est terminé, je crains fort que tout espoir ne soit perdu. Je ne pense pas que ce soit le cas, mais il fallait le dire.

Deuxièmement, la prospective se fait pour des temps longs et sur des temps longs. Ceci est particulièrement vrai pour nous, parce qu’il faut briser des traditions, des modes de pensée et des modes de fonctionnement qui sont deux fois centenaires. Il faut bien se rendre compte que d’une part, les changer ne peut se faire que sur de très longues périodes, simplement parce qu’il s’agit d’attendre des passages de générations, et que d’autre part, les nouveaux paradigmes se garderont et seront opérationnels pendant encore plus longtemps. Il faut penser pour 25 à 50 années. Vu sous cet angle, la prospective est presqu’un mode de pensée plutôt que seulement une méthodologie.

Je dirai enfin que tels qu’ils sont, ces trois scénarios ne sont pas arrivés là par hasard. Ils sont autant de consensus de la société haïtienne sur elle-même: un constat partagé sur l’état des lieux, un régime dont nous ne voulons pas et le rêve d’un miracle haïtien. Ce qui dément tout de même un peu la notion d’une société irrémédiablement fragmentée. C’est peut-être une découverte et un nouveau point de départ. Il s’agit maintenant de mettre en place les conditions du passage de la réalité au rêve. Il faut pour cela revenir à l’état des lieux, au scénario ‘Ne changeons rien’ et expliquer pourquoi nous sommes ce que nous sommes.


  1. En passant, je recommande vivement la lecture de ces scénarios à ceux qui ne l’ont pas encore fait, si seulement parce que ce sera plus facile d’évaluer ce que j’en dirai. ↩︎

  2. A la recherche d’un consensus aprèès 200 ans d’indépendance, Tatiana K Wah, 2004 ↩︎

  3. Haïti a choisi de devenir un pays pauvre, Etzer S Émile, 2017 ↩︎